Pour les passionnés de couture, les professionnels de l’habillement ou les décorateurs d’intérieur en quête de matière première, Aubervilliers rime souvent avec un nom : le marché des tissus d’Aubervilliers. Ce quartier historique de la Seine-Saint-Denis, situé aux portes de Paris, est depuis des décennies le cœur battant de la vente de tissus en gros et parfois au détail en France. Concentration unique de commerces, d’entrepôts et de showrooms, cette zone est une véritable caverne d’Ali Baba pour qui cherche du tissu, de la mercerie ou des fournitures. Cet article propose une plongée dans cet écosystème unique, en retraçant son histoire, décrivant son fonctionnement actuel, listant les types de tissus disponibles et donnant des conseils pour s’y rendre en tant que particulier ou professionnel. Nous explorerons comment ce pôle résiste à la concurrence d’Internet et maintient son attractivité.
L’histoire du marché des tissus d’Aubervilliers remonte aux années 1950-1960. À cette époque, de nombreux fabricants et grossistes, souvent d’origine juive ashkénaze, quittent le Sentier (le quartier historique du textile parisien) pour s’installer dans des locaux plus vastes et moins chers à Aubervilliers, le long du Canal Saint-Denis et de la nationale 2. Peu à peu, un cluster industriel et commercial se forme, attirant des communautés commerçantes du monde entier. Aujourd’hui, on y trouve une grande diversité d’origine parmi les gérants de boutiques : Asie du Sud-Est, Inde, Moyen-Orient, Afrique, etc., reflétant la mondialisation des flux textiles.
Le marché des tissus d’Aubervilliers n’est pas un marché au sens traditionnel (avec des étals en plein air), mais plutôt une concentration de grossistes et de semi-grossistes sur une zone géographique définie, principalement autour de la rue de la Haie-Coq, de la rue des Gardinoux et des rues adjacentes. Les commerces sont souvent de vastes entrepôts au rez-de-chaussée, où les tissus sont présentés en rouleaux sur des étagères atteignant parfois le plafond. L’ambiance est celle du commerce de gros : prix affichés au mètre, négociation parfois possible sur les volumes, et clients qui viennent avec des chariots. On y trouve aussi de nombreux fournisseurs de mercerie (boutons, fermetures éclair, rubans, fils) et de passementerie.
La variété des tissus disponibles est tout simplement vertigineuse. On peut y dénicher :
- Tissus de prêt-à-porter : Coton, viscose, lin, polyester, mélanges, jersey, etc., dans tous les coloris et imprimés (floraux, géométriques, uni).
- Tissus de luxe et soieries : Soie naturelle, satin, crêpe, organza, souvent proposés par des spécialistes.
- Tissus d’ameublement : Velours, jacquard, toile de lin épaisse, coton enduit, tissus d’extérieur, voilages.
- Tissus techniques et professionnels : Tissus en maille pour sportswear, tissus ignifugés, tissus pour l’uniforme, etc.
- Tissus à thème : Wax africains, brocarts, séquins, paillettes, cuirs et similicuirs.
Parmi les enseignes réputées du secteur, on peut citer Bassetti (qui a cependant fermé son magasin phare), Tissus Reine (spécialiste des fins de série et soldes), Tissus de Lune, ou encore M. Saint-Pierre pour les professionnels. Beaucoup de fournisseurs travaillent aussi avec des marques de DIY et de couture comme Singer ou Brother.
Pour le particulier, s’aventurer à Aubervilliers peut être une expérience enrichissante, mais il faut connaître quelques règles. Il est préférable de venir avec une idée précise de son projet (type de tissu, quantité approximative). La vente au mètre est la norme, avec souvent un mètre minimum (3m, 5m, 10m selon les magasins et les tissus). Les prix sont généralement très compétitifs par rapport aux merceries de quartier, surtout pour des quantités importantes. Certains magasins acceptent les cartes bancaires, mais il est prudent de prévoir du cash. Le samedi est le jour le plus fréquenté, mais aussi le plus animé.
Pour le professionnel (créateurs de mode, costumiers, décorateurs, écoles d’art), Aubervilliers est une ressource indispensable. Ils peuvent y acheter des petites séries, trouver des tissus originaux, et établir des relations avec des fournisseurs pour des commandes régulières. La possibilité de toucher la matière, de voir les couleurs en vrai (bien que l’éclairage ne soit pas toujours parfait) reste un avantage décisif sur les achats en ligne.
Le défi majeur pour le pôle des tissus d’Aubervilliers est la concurrence du e-commerce. Des sites comme Tissus.net, Tissus Market, ou les marketplaces géantes proposent une offre vaste avec livraison à domicile. La force d’Aubervilliers réside dans l’expérience sensorielle et la découverte. Fouiller dans les bacs de fins de série, sentir la texture d’un tissu, comparer dix nuances de bleu côte à côte, et obtenir des conseils (parfois sommaires) d’un vendeur expérimenté sont des atouts indéniables. La revitalisation du quartier, avec des projets urbains autour du Canal, pourrait aussi attirer une nouvelle clientèle.
Le marché des tissus d’Aubervilliers reste une institution unique en France, un lieu mythique chargé d’histoire et d’énergie commerçante. Il représente un patrimoine vivant du textile, un carrefour des cultures et des savoir-faire où se côtoient professionnels aguerris et amateurs éclairés. Malgré les défis de la digitalisation et de la transformation urbaine, sa raison d’être persiste : offrir une immersion tangible dans un monde de matières, de couleurs et de possibilités créatives inégalée sur Internet. Pour qui sait s’y prendre, une visite à Aubervilliers est plus qu’un simple achat ; c’est une source d’inspiration, une chasse au trésor qui peut aboutir à la découverte du tissu parfait pour un projet unique. Cet écosystème résilient continue de jouer un rôle crucial dans la filière textile française, en servant de plateforme d’approvisionnement pour une multitude de créateurs et d’entreprises. Alors que les modes de consommation évoluent, le pôle des tissus d’Aubervilliers devra sans doute continuer à s’adapter, peut-être en développant sa présence en ligne tout en préservant l’expérience physique qui fait son âme et son succès. Il demeure, en tout état de cause, une destination incontournable pour quiconque a le goût du tissu et du fait-main.
